{"id":1190,"date":"2022-01-16T16:53:57","date_gmt":"2022-01-16T15:53:57","guid":{"rendered":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/?p=1190"},"modified":"2022-02-13T19:43:50","modified_gmt":"2022-02-13T18:43:50","slug":"larbre-monde-le-desarroi-des-forets","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/larbre-monde-le-desarroi-des-forets\/","title":{"rendered":"\u00abL\u2019Arbre-monde\u00bb, de Richard Powers, ou le d\u00e9sarroi des for\u00eats."},"content":{"rendered":"\n<p>Dans son style toujours aussi m\u00e9taphorique et brillant, Richard Powers d\u00e9peint le parcours de neuf personnages dont les destins vont se lier autour d\u2019un combat essentiel de la cause environnementale. <br>Par Olivier Lamm (Critique litt\u00e9raire de Lib\u00e9ration)<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">\u00abDans le jardin, tout autour de la maison, les cr\u00e9atures qu'ils ont plant\u00e9es cr\u00e9ent du sens, cr\u00e9ent l'important, aussi ais\u00e9ment qu'elles produisent du sucre et du bois \u00e0 partir de rien, de l'air, du soleil et de la pluie. Mais les humains sont sourds.\u00bb C'est l'histoire d'une prise de conscience, dont ceux qui ont fait l'exp\u00e9rience ont vu leur existence d\u00e9vi\u00e9e brutalement de sa marche et s'interrogent chaque jour sur les raisons qui font que la majorit\u00e9 de l'humanit\u00e9 ait pu y \u00e9chapper. Un r\u00e9cit d'arbres et d'humanit\u00e9, qui aurait eu la f\u00e2cheuse tendance \u00e0 faire ricaner la plupart des curieux qui demandaient \u00e0 Richard Powers le sujet de son prochain roman ces cinq derni\u00e8res ann\u00e9es. \u00abUn roman sur les arbres ? Vraiment ?\u00bb Sans doute ceux-l\u00e0 n'avaient pas eu vent du succ\u00e8s de la Vie secr\u00e8te des arbres, best-seller mondial de l'ing\u00e9nieur forestier allemand Peter Wohlleben. Pour le lecteur qui d\u00e9couvre l'Arbre-monde en cette rentr\u00e9e 2018, le douzi\u00e8me roman de l'Am\u00e9ricain s'inscrit en tout cas dans une tendance sensible au sein du monde des id\u00e9es contemporain, port\u00e9e par autant d'anthropologues (Eduardo Kohn) que de sociologues (Bruno Latour) et de scientifiques (Ernst Z\u00fcrcher) tous devenus, par la force des choses, militants : le domaine des arbres est parmi les plus m\u00e9connus du vivant, et l'homme ne se sauvera pas sans se pr\u00e9occuper de ses for\u00eats.\n\nEpid\u00e9mie. Powers, qui a largement consacr\u00e9 sa prose pr\u00e9cise et lyrique aux arcanes de la vie sous toutes ses formes dans Orfeo ou The Gold Bug Variations (son grand roman de 1991, in\u00e9dit en fran\u00e7ais), n'avait myst\u00e9rieusement jamais consacr\u00e9 de livre \u00e0 la cause environnementale et \u00e0 ceux qui la d\u00e9fendent. Investi de sa propre \u00e9piphanie, l'Arbre-monde est en quelque sorte le roman de sa conversion, au moins autant qu'une oraison pour sa nouvelle passion : voil\u00e0 un tiers de si\u00e8cle qu'il use de la litt\u00e9rature la plus pure pour transmettre les id\u00e9es les plus complexes sur l'art, l'h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, la technologie, l'esprit et l'humain et, \u00e0 son niveau d'\u00e9crivain, changer le monde un lecteur \u00e0 la fois. A l'image de cette d\u00e9finition du livre id\u00e9al d\u00e9fendu par le plus \u00e9crivain des personnages de ce nouveau roman : \u00abUn impossible tripl\u00e9 [combinant] optimisme, utilit\u00e9 et v\u00e9rit\u00e9.\u00bb\n\nChoral et audacieusement construit en quatre parties hautement m\u00e9taphoriques (\u00abracines\u00bb, \u00abtronc\u00bb, \u00abcime\u00bb et \u00abgraines\u00bb), le r\u00e9cit entreprend d'\u00e9voquer les destins l\u00e2chement li\u00e9s de neuf protagonistes et des circonstances qui ont men\u00e9 chacun \u00e0 l'action. La premi\u00e8re partie, tr\u00e8s dense, se diss\u00e9mine en neuf longues nouvelles dont chacune aurait pu aboutir \u00e0 un roman en soi, vertigineux de d\u00e9tails et de cons\u00e9quences : celui de Nicholas, artiste d\u00e9pressif dont la famille, avant de dispara\u00eetre brutalement, avait r\u00e9ussi \u00e0 maintenir en vie l'un des derniers ch\u00e2taigniers d'Am\u00e9rique, esp\u00e8ce \u00e9radiqu\u00e9e au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle suite \u00e0 une \u00e9pid\u00e9mie cryptogamique ; celui de Neelay, fils d'immigrants indiens devenu parapl\u00e9gique suite \u00e0 la chute d'un arbre, qui devient un g\u00e9nie des jeux vid\u00e9o et l'auteur d'un jeu inspir\u00e9 par le d\u00e9bordement du vivant ; ceux encore de Douglas, v\u00e9t\u00e9ran de guerre et de l'exp\u00e9rience de Stanford, d'Olivia, \u00e9tudiante revenue d'entre les morts qui pense communiquer directement avec la nature, ou de Patricia, sourde, garde-foresti\u00e8re et dendrologiste, auteure d'une th\u00e8se r\u00e9volutionnaire sur la mani\u00e8re dont les v\u00e9g\u00e9taux communiquent. Tous ceux-l\u00e0 (et quelques autres) se retrouveront autour d'actions inspir\u00e9es par le \u00abRedwood Summer\u00bb de 1990, \u00e9v\u00e9nement central des \u00abTimber Wars\u00bb qui virent s'opposer \u00e9co-guerriers et exploitants forestiers d'Am\u00e9rique du Nord \u00e0 un moment charni\u00e8re de la transformation de la sylviculture en exploitation intensive, cette \u00ab\u00e9conomie suicidaire\u00bb. Avec eux, Powers s'instruit, donc, et nous enseigne en m\u00eame temps une le\u00e7on qui tient autant de la science que de la philosophie : comment la nature pense, se parle \u00e0 elle-m\u00eame et s'organise sans avoir recours \u00e0 la raison ; comment les for\u00eats s'organisent par le biais de vastes r\u00e9seaux de communication ; comment les arbres \u00abimaginent\u00bb leur propre destin quand ils font s'\u00e9tendre leurs branches vers le ciel et le futur.\n\nD\u00e9fiance. Op\u00e9rant d'incessants va-et-vient entre ses personnages et la nature qu'ils observent, l'Am\u00e9ricain s'\u00e9merveille et se fascine, encore et encore, et \u00e9crit, des manifestes pour le vivant tel qu'il n'en finit plus de f\u00e9conder des prodiges \u00e0 l'insu du regard de l'humanit\u00e9, et quelques-unes des plus luxuriantes phrases qu'il ait jamais r\u00e9dig\u00e9es (ce qui, pour ceux qui l'admirent, en dit long sur leur intensit\u00e9). A cet \u00e9gard, on se dit souvent que la rencontre de ce grand \u00e9crivain du r\u00e9seau et de l'attention avec l'interconnexion au c\u0153ur de la nature v\u00e9g\u00e9tale tenait de l'\u00e9vidence. A l'instar de l'Am\u00e9ricaine Lydia Millet, Powers aurait pu se passionner pour la cause des animaux, mais l'arbre \u00e9tait sans doute plus discret, et mieux adapt\u00e9 \u00e0 son art de la m\u00e9taphore. Car l'Am\u00e9ricain parle encore et toujours de litt\u00e9rature, et \u00e0 de nombreux \u00e9gards cette fable sur la d\u00e9couverte du monde sous le monde (le titre original, The Overstory, \u00e9tait intraduisible en soi mais id\u00e9alement choisi) r\u00e9fl\u00e9chit autant \u00e0 son langage et \u00e0 notre soif d'histoires qu'\u00e0 la catastrophe qu'il d\u00e9crit.\n\nPour la premi\u00e8re fois, pourtant, il oppose une d\u00e9fiance au g\u00e9nie humain et \u00e0 la litt\u00e9rature qui serait l'une de ses plus essentielles cr\u00e9ations. Puisque la vie ne doit rien \u00e0 la raison, \u00able sens lui-m\u00eame est une chose bien trop jeune pour l'influencer\u00bb - et le langage lui-m\u00eame n'est pas loin d'\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une trivialit\u00e9 face aux arbres \u00e9ternels, ordinateurs avant l'heure, livres entrouverts, multiplicit\u00e9s irr\u00e9ductibles. Sans adopter la misanthropie profonde de ses personnages, l'Arbre-monde n'a de cesse de pr\u00e9senter l'humain comme \u00able plus probl\u00e9matique des grands mammif\u00e8res\u00bb, qui pense tout de travers y compris les moyens de sa propre survie. Il constitue ainsi le premier des romans de cet humaniste \u00e0 exclure l'homme de son combat, ou tout du moins \u00e0 consid\u00e9rer le paradoxe qu'il y a \u00e0 faire litt\u00e9rature d'un monde qui ne souffrirait sans doute pas qu'il ne soit plus l\u00e0.<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son style toujours aussi m\u00e9taphorique et brillant, Richard Powers d\u00e9peint le parcours de neuf personnages dont les destins vont se lier autour d\u2019un combat essentiel de la cause environnementale.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1195,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_price":"","_stock":"","_tribe_ticket_header":"","_tribe_default_ticket_provider":"","_tribe_ticket_capacity":"0","_ticket_start_date":"","_ticket_end_date":"","_tribe_ticket_show_description":"","_tribe_ticket_show_not_going":false,"_tribe_ticket_use_global_stock":"","_tribe_ticket_global_stock_level":"","_global_stock_mode":"","_global_stock_cap":"","_tribe_rsvp_for_event":"","_tribe_ticket_going_count":"","_tribe_ticket_not_going_count":"","_tribe_tickets_list":"[]","_tribe_ticket_has_attendee_info_fields":false,"_EventAllDay":false,"_EventTimezone":"","_EventStartDate":"","_EventEndDate":"","_EventStartDateUTC":"","_EventEndDateUTC":"","_EventShowMap":false,"_EventShowMapLink":false,"_EventURL":"","_EventCost":"","_EventCostDescription":"","_EventCurrencySymbol":"","_EventCurrencyCode":"","_EventCurrencyPosition":"","_EventDateTimeSeparator":"","_EventTimeRangeSeparator":"","_EventOrganizerID":[],"_EventVenueID":[],"_OrganizerEmail":"","_OrganizerPhone":"","_OrganizerWebsite":"","_VenueAddress":"","_VenueCity":"","_VenueCountry":"","_VenueProvince":"","_VenueState":"","_VenueZip":"","_VenuePhone":"","_VenueURL":"","_VenueStateProvince":"","_VenueLat":"","_VenueLng":"","_VenueShowMap":false,"_VenueShowMapLink":false,"footnotes":"","_tec_slr_enabled":"","_tec_slr_layout":""},"categories":[34],"tags":[],"ticketed":false,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1190"}],"collection":[{"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1190"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1190\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1734,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1190\/revisions\/1734"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1195"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1190"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1190"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/agnesl.fr\/meditation\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1190"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}